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De mon désir fou d'être québécois

par Victor Teboul
Ph.D. (Université de Montréal)

J’chuis un gars d’Alex exprimait mon désir fou d'être québécois avec tous les tiraillements que cela représentait dans les années 1970. Le texte parut dans la revue avant-gardiste québécoise Le Temps Fou durant l’été 1979. Je pensais que seule une revue portant ce nom pouvait publier mon récit, car je rêvais à l’époque de devenir québécois, alors que la langue, l’accent, la psyché collective, bref, tout me séparait des Québécois. Paradoxalement, j’en faisais quand même partie depuis, au moins, une quinzaine d’années. Mais le nombre d’années, comme on le sait, ne suffit pas, car je rêvais d’être un gars d’ici, «un gars de Québec ou du bas du fleuve», comme on disait, avec tout ce que cela comportait d’histoires et de légendes qui auraient pu forger ma conscience. D’où le titre. Car j’étais, et je demeure, un gars natif d’Alexandrie.

Dans ma rêverie, j’imaginais qu’Alex, le diminutif familier par lequel nous désignions  ma ville natale, était une région du Québec. Cela me permettait de m’intégrer puisqu’il me suffisait de répondre J’chuis un gars d’Alex à quiconque me demandait le lieu de mes origines.

Je publiai plus tard trois romans sur mon périple et j’exauçai, en quelque sorte, une partie du rêve qui me taraudait alors. Mais suis-je devenu québécois pour autant ? À vous de me le dire.

 

****

J’chuis un gars d’Alex

Écrire donc pour Maurice c'était enfin exister, devenir quelqu'un, ne plus être n'importe qui. Avoir écrit, c'était avoir accompli quelque chose, c'était avoir quelque chose derrière soi qui fût autre que des souvenirs. Il pourrait enfin répondre à la question qu’on lui poserait "Maurice qu'as-tu fait pendant tout ce temps ?" Il fallait donc écrire,montrer à tous gens qui lui posaient des questions, leur prouver que lui son temps il ne l'avait pas perdu. Mais il n'était pas sûr que sa mère comprendrait, elle qui lui rappelait que tel avait acheté une maison, un autre un restaurant, que tel autre de ses camarades était devenu médecin, que même son cousin à peine débarqué au Canada qu’il acquit lui aussi une maison. Oui, il fallait écrire, leur montrer que le temps, non, n'était pas perdu, qu'il pouvait faire mieux qu'accumuler de l'argent, faire ce que d’autres ne pouvaient pas.

Mais il savait que même en écrivant il n'impressionnerait pas sa mère. "Combien t'ont-ils payé ?" qu'elle lui demanderait. "Combien'' Toujours "Combien ?" Pourquoi fallait-il qu'elle pense tant à l'argent ? Mais pourquoi bon Dieu ? "Comment peux-tu faire pour ne pas y penser ?" C'est ça qu'elle lui dirait. Et effectivement. Comment ? Comment donc ne pas y penser lorsque tout le monde était accroché a cette idée, lorsque le Canada c'était ça et que si Maurice ne faisait pas d'argent, ne possédait pas de maison, c'est qu'il avait certainement mal tourné. Après son premier livre, sa mère de son sourire stoïque, de celui qu'elle arborait lorsqu'elle lui passait un caprice, lui dirait "Bon tu as assez joué. Maintenant il faut passer aux choses sérieuses". Et puis il y avait aussi ses amis qui ne le fréquentaient plus car eux ils ne perdaient pas leur temps.

Il fallait donc écrire, quitter ce monde, être ailleurs et ne plus penser à ceux qui l'entouraient, ne plus sentir les regrets de sa mère qu'il ne fût ni entrepreneur ni propriétaire. Ah pourquoi ses parents n'étaient-ils pas des gens d'ici ? Au moins ils ne seraient pas déçus de ses aspirations. Car ici, au Québec, on ne décourageait pas les poètes, on les plaignait. "Hélas, écrivait-on, on ne gagne pas sa vie à écrire chez-nous, même un auteur de cinq ou dix romans à son actif ne gagne que 5 % des profits, sur un dollar c'est plutôt mince et c'est justement un dollar qui reste après déduction des frais d'imprimerie,de distribution, de diffusion, pauvre eux'aut' qui pourtant perpétuent notre patrimoine et bla bla bla''. Au moins eux perpétuent un patrimoine. Mais Maurice quel patrimoine lui perpétuait-il ? Et il pensait à la télévision. Oui, il vendrait ses oeuvres à la télévision, on les adapterait et même avec 5% il ferait de l'argent, sa mère serait contente. Mais le patrimoine ? Quel patrimoine lui est-ce qu'il perpétuerait ? C'était bien ça toute cette maudite question, il n'était pas né ici, il ne pouvait donc pas perpétuer le même patrimoine, ni participer de la même culture.

Ah mon Dieu pourquoi n'était-il pas né ici ? Ici tout le monde faisait partie de la même famille, il serait bien, il serait chez lui, d'ailleurs c'était plus qu'une famille, c'était une confrérie, ce n'était pas un hasard s'ils portaient tous le même nom, s'ils s'appelaient tous Tremblay. Ils se succédaient de père en fils, ils se serraient les coudes, le fils de tel réalisateur, la femme de tel autre, ils entraient tous à la télévision, dans le gouvernement, partout. Bon, il ne fallait pas exagérer, mais ça ne nuisait pas en tout cas d'être d'ici. Puis après tout c'était normal, ils se serraient les coudes parce qu'ils étaient colonisés. Ah mon Dieu pourquoi n'était-il pas colonisé ? Au moins il serait à plaindre. Mais immigrant, il n'y avait pas de quoi se lamenter surtout lorsque les immigrants étaient tous entrepreneurs et propriétaires. Au fond c'était bien un problème car de quoi allait-il parler Maurice lorsqu'il écrirait ? Il n'était pas né ici et il n'était pas colonisé. S'il était colonisé il aurait pu au moins parler de la façon dont il était exploité et le plus souvent par des étrangers, il aurait pu décrire comment sa famille était démunie, comment ses origines étaient modestes, il nommerait le quartier et la rue que tout le monde reconnaîtrait et auxquels tous ils s'identifieraient, "ben oui, qu'on dirait, c'est bien un gars de chez-nous" et Maurice serait content, retrouvant enfin ses complices, reconnaissants de les avoir révélés. Mais sans tout ça qu'avait-il donc à raconter ? Quels malheurs aurait-il à décrire lui qui n'était ni propriétaire ni exploité ? Se pouvait-il qu'il fût heureux ? Cela n'était vraiment pas possible et s'il l'était, ça ne devait sûrement pas durer, ce n'était pas normal d'être heureux, d'ailleurs c'était impossible, il n'était pas propriétaire comment pouvait-il être heureux ? Et puis il valait mieux ne pas penser au bonheur parce que cela attirait la guigne. Sa mère et sa femme en tout cas ne semblaient pas heureuses à cause de lui justement, à cause de cette vie qu'il voulait mener d'être un jour écrivain. Ah, ces maudites femmes toujours réalistes, toujours les pieds sur terre, s'il était riche, il pourrait au moins les dominer. Mais sans argent, que lui restait-il de sa masculinité ?

**

Son fils poussait des cris qui perçaient le silence de la nuit, revolaient dans l'air, atteignaient les tempes de Maurice, lui bouchaient et débouchaient les oreilles dans une alternance éclair. Il avait peut-être froid, s'il frissonne se dit Maurice je ne peux certainement pas me consacrer à écrire un roman, puis si ça ne paye pas comment vais-je le réchauffer ? "N'oublie pas qu'il lui faut un toit à ton fils, qu'il lui faut une maison" que lui répéterait sa mère. Sa jambe gauche semblait s'ankyloser et il eut peur un instant de ne plus pouvoir la bouger, puis il se leva d'un bond pour ouvrir la fenêtre, car il faisait trop chaud dans cette chambre trop petite où il logeait avec sa femme et son enfant et où la chaleur du calorifère devenait par moment insupportable. Les cris stridents de son fils l'irritaient. Avait-il chaud ? Avait-il soif ? C'est sa mère qui devait le savoir. Elle savait tout ce qu'il voulait, ne sortait-il pas de son ventre ? C'est à elle que Maurice s'adressait, "Qu'est-ce qu'il a ? Que veut-il ?", mais là sa mère dormait et ne semblait pas s'inquiéter. Maurice s'approcha de son berceau et le prit dans ses bras. Mon Dieu qu'il sentait le fromage. En le soulevant Maurice entendit un grand rot sortir de la bouche du petit, et au contact de sa peau contre sa poitrine il se sentit tout drôle, presque honteux d'éprouver une agréable sensation même si l'enfant était en sueur et sentait une odeur de fromage qui pourrissait, après tout c'était un travail de femme de se lever dans la nuit pour s'occuper d'un bébé.

La nuit ne semblait plus vouloir finir. Elle planait. D'ailleurs l'hiver au Canada c'était une longue nuit sans fin où on finissait par ne plus croire à l'été et,en été, on avait du mal à concevoir que ces mêmes rues disparaissaient sous  des tonnes de neige, qu'il avait fait un froid polaire de quoi paralyser le cerveau, engourdir les membres, glacer les poumons, même l'air n'était plus le même. De toute manière dans cette chambre étroite où l'enfant ne cessait pas de hurler, il faisait toujours trop chaud été comme hiver, il fallait donc ouvrir cette maudite fenêtre si on ne voulait pas étouffer. Une fois ouverte cependant elle ne tenait pas, il fallait poser un morceau de bois entre le châssis et l'appui de la fenêtre parce que le système de poulies était brisé.

Mais au bout de dix minutes le vent entrait par rafales et la pièce était devenue trop froide, il fallait donc refermer la fenêtre. Il luttait contre les éléments dans une chambre noire au milieu d’une tempête. C’était incroyable. On échappait à cet enfer par le sommeil car alors on ne sentait plus rien.

Allongé, il se remit à penser à Alexandrie, ce n'était tout de même pas toujours l'été à Alexandrie, mais il n'arrivait pas à se remémorer l'hiver de cette ville, pour lui elle évoquait les étés de son enfance, une longue et chaude enfance passée au bord de la mer (parfois certains baigneurs s'étaient battus en vain contre elle, elle les drainait de leur souffle et les vomissait tôt le matin, tout mauve, sur la plage), d'une mer sensuellement douce dont l'eau glissait comme des anguilles entre les cuisses des filles. Mais c'était surtout la couleur de cette eau qui était unique, d'un bleu profond, d'un bleu turquoise qu'il ne retrouverait nulle part. Qu'il aurait aimé décrire sa ville natale. Mais que pouvait-il dire de son enfance qui intéresserait les lecteurs d'ici ? Ça n'aurait aucun rapport avec leurs préoccupations. Ah si Alexandrie faisait partie de ce pays-ci. Il pourrait dire avec fierté comme on dirait qu'on est de l’Abitibi ou de la Gaspésie ou de la Beauce, il pourrait dire "J'chui un gars d'Alex", ça ferait plus familier, on le comprendrait d'emblée, il n'aurait pas besoin d'élaborer, d'expliquer ce qui de toute manière n'aurait qu'un attrait exotique.

Parfois il se plaisait même à penser qu'il écrirait au président Sadate pour lui demander s'il pourrait revoir sa ville, il lui expliquerait qu'il avait un besoin physique de revoir sa rue, la maison où il avait grandi, qui n'avait certainement pas été démolie parce que là-bas on ne démolissait pas pour rien, cette maison devait certainement exister vingt ans plus tard et Maurice savait que s'il retournait là-bas il se mettrait à pleurer, et curieusement, il eut peur et honte en même temps, parce qu'il sentait qu'ici dans son lit, près de sa femme et de son fils, il avait envie de pleurer. Et tout cas, se dit-il, ils ne détruisent sûrement pas le passé là-bas, ils permettent aux gens de renouer avec leur passé, de toucher à ces espaces, à ces endroits qui les ont formés et qu'ils portent en eux. Mais son père et d'autres Juifs d'Egypte avaient dû quitter à la suite d'une niaiserie, c'est-à-dire d'une guerre, et des rumeurs voulaient que ceux qui parmi eux ou leurs enfants étaient retournés ne pouvaient plus repartir, certains d'entre eux étaient même jetés en prison. Il demanderait donc au président Sadate de lui permettre de retourner, il lui expliquerait qu'il voudrait écrire un reportage sur sa ville, et il accepterait, il serait peut-être même l'invité du président, l'hôte du pays, on lui paierait probablement le voyage aussi. A son retour il rédigerait un roman. Il décrirait les odeurs d'Alexandrie exactement comme l'avait fait Tsirkas, cet auteur grec d'Egypte — au fond Alex était bien une ville grecque — il écrirait des phrases comme : "Le parfum d'Alexandrie — crabes, oursins, citron et bière fermentée — que je n'ai retrouvé nulle part au monde, me pénétrait." Et puis tout cela lui paraissait trop personnel, trop lié à sa personne, à des situations précises et particulières, à des instants uniques, mais néanmoins des instants. Comment ce qu'il avait à raconter pouvait-il intéresser non pas seulement ses concitoyens mais des lecteurs d'ailleurs, des Etats-Unis ou de France par exemple, et comment pouvait-il intéresser des lecteurs de l'avenir ? Au fond tout ce qu'il avait à dire ne pouvait être d'un grand intérêt et en se relisant il éprouverait ce sentiment d'avoir perdu son temps et sa mère aurait encore une fois raison. Maurice se sentait inutile à des moments semblables car si ses préoccupations n'avaient pas d'intérêt, si ses obsessions ne pouvaient que le toucher lui, qu'aurait-il donc à écrire, quelle matière lui restait-il donc? C'est sûr que ça tournait trop autour de sa personne, mais de qui d'autre pouvait-il parler avec autant de passion ?

"Comment puis-je être si égoïste ?" se dit-il. "Comment ne puis-je pas parler d'une autre personne ? " Et là il se sentit à l'étroit, le lit était soudain trop petit, sa femme s'étendait, prenait trop de place, son coude même devenait tout à coup trop pointu et lui entrait dans les côtes. Il se recroquevilla en chien de fusil pour mieux penser et approcha son dos du bord du lit, "Si elle s'étend encore, pensa-t-il, je vais tomber." C'était donc ça, il n'avait pas d'histoire à raconter, ou mieux il n'avait tout simplement pas de passé. Derrière c'était le vide. Si au moins il était né ici, il aurait des choses à dire,oui, parce qu'il aurait fait partie des mouvements les plus avant-gardistes,des mouvements socialistes, de tous ceux qui luttaient. C'était bien ça être né ici, c'était avoir connu les mêmes oppressions, fréquenté les mêmes fanfares et chanté dans les mêmes chorales paroissiales. C'était aussi avoir étudié dans les Collèges Classiques. Plus tard il aurait suivi les cours de Michel Brunet, de Guy Frégault et du père Lévesque. Il aurait côtoyé des gens connus, il serait aujourd'hui l'ami des Major et des Beaulieu. Que pouvait-il bien foutre à Alexandrie ? Dans une école anglaise en plus, oh il ne fallait pas raconter ça ici même si son père était très fier que son fils parlât l'anglais. (C'est vrai que c'est eux qui, à El Alamein...) Au moins ici il aurait évolué dans des milieux intéressants, ses amis l'auraient stimulé, mais avec cette mentalité de propriétaire qu'avaient sa mère et ses amis, il passait pour un raté et d'ailleurs peut-être ceux-ci avaient-ils raison, peut-être qu'il l'était puisqu'il ne possédait pas de maison. Mais le vrai péché, le plus grand péché ce devait être d'être né ailleurs et de vouloir être d'ici. Il ne pourrait jamais parler comme Lucien Francoeur ni écrire comme Victor-Lévy Beaulieu. Et encore moins écrire comme eux.

* * *

C'était donc assez clair qu'il n'écrirait jamais. Même s'il avait des tas de choses à raconter, parce que de toute façon on n'était pas intéressé à l'écouter. Pour qui donc se prenait-il, lui un pauvre Egyptien en exil, soi-disant naturalisé, et naturalisé canadien, en plus. Et puis avec un nom comme le sien, il n'y avait pas de quoi faire une chanson, encore moins un écrivain. Si au moins il s'appelait Bellefeuille, Létourneau ou Boisjoly ou Des Trois Maisons, des noms poétiques, des noms sentant la résine et non pas le sable chaud d'Alexandrie, que pouvait-on faire avec un nom comme Maurice Ben Haim qui n'était même pas indien. Le père Déziel ne pourrait certainement pas lui retracer son arbre généalogique. Non, il valait mieux changer de nom. Car avec un nom comme Ben Haïm les libraires le rangeraient parmi les auteurs étrangers, et puis ça créerait des problèmes de distribution car on penserait que c'est un auteur français et on expédierait ses livres en France, et là on ne comprendrait plus rien.

Tout ça était bien trop compliqué, d'autant plus qu'il avait bien envie pour exprimer sa solidarité avec les gens d'ici de refuser les prix qu'on lui accorderait. Il refuserait certainement le prix du Gouverneur Général, puis plus tard il refuserait d'écrire. Bof, c'était vraiment trop compliqué, écrire pour ensuite refuser d'écrire, la nuit se faisait longue et ses idées lui paraissaient pas mal tarabiscotées, de quel côté tourner ?

Le drame c'était donc ça. C'était d'être venu d'ailleurs, avec des origines barbares et un nom qui ne se prononçait pas. Comment faire partie des gens d'ici tout en voulant garder ce nom et ses origines ? Alors que ceux d'ici qui étaient partis aux Etats changeaient de nom et même de langue.Comment donc faire partie des gens d'ici alors que tout le différenciait,n'était-il pas oriental ? Ne transportait-il pas tous les jours l'Egypte en lui ? Comment avec ce corps foncé, cette démarche nubienne, allait-il pouvoir se fondre dans ce paysage neigeux ? Ah le Nil, le Nil, s'il pouvait revoir le Nil, le Nil même boueux, même immobile. Et puis être venu comme immigrant, c'était pour les gens d'ici, être déjà en route vers la gloire. Si on était immigrant, on était sûrement propriétaire, on possédait au moins une maison, on ne venait dans ce pays que pour l'argent, si ça allait mal, on repartait puisque rien ne nous retenait ici.

Les immigrants donc ne pouvaient s'intéresser à autre chose, certainement pas à l'écriture, puisque la littérature ça ne payait pas et puis de toute façon quel intérêt pouvait bien avoir sa peau couleur du Nil et son rythme oriental ?

S'implanter ici était donc physiquement impossible.

***

Impossible, il ne dormirait pas encore cette nuit. A trente ans et souffrant déjà d'insomnie, que deviendrait-il à 40 ou 50 ? S'il vivait jusqu'à cet âge. Ce devait être cette envie d'écrire qui le jour lui donnait des maux de tête et la nuit l'empêchait de dormir. Et puis sa femme trouvait qu'il maigrissait. S'il ne dormait pas la nuit, le jour il devait certainement être un somnambule, sinon quand dormait-il? A trente ans et être déjà si vieux. Alors que chez les Orientaux on vivait jeune et on mourait vieux. C'était sûrement dû au sel qu'on répandait sur la chaussée et qui rongeait tout, ce sacré sel pour empêcher de glisser. Pourquoi pensait-il donc au sel alors qu'il avait besoin d'écrire. Et puis la Méditerranée aussi contenait du sel, c'est vrai qu'il y avait de l'iode aussi, mais il y avait du sel quand même. Bon c'est ça, c'était la sécheresse de l'hiver avec toute cette neige qui pourrissait à cause du sel, ce sel qui rongeait tout. Faudrait essayer de dormir sinon il claquerait, ça ne pourrait pas durer comme ça. Sa femme ne le supporterait pas longtemps dans cet état.

Faudrait se décider.

S'il fallait écrire et bien que ça sorte,trouver le temps et s'y mettre. Bon. Mais il fallait savoir ce qu'il fallait dire.Car les gens d'ici il ne pourrait pas leur parler n'importe comment. Ils avaient certainement une fierté quand même. Puis ceux qui venaient de l'autre bord,et bien ils avaient toujours à redire. On savait d'avance qu'ils allaient critiquer donc ce ne serait pas bien nouveau. Il ne fallait donc pas critiquer. Ou bien critiquer et accepter qu'on ne l'écoute pas. Il y avait aussi une autre possibilité : écrire en anglais, là on l'écouterait, c'était la langue des gens  bien, même ceux d'ici la comprenaient. Le New York Times même s'y intéresserait. Il y aurait une grande manchette : "Outsider rejected by Québec" ou "Renowned author becomes an outcast in French Québec" quelque chose comme ça. Puis ça entraînerait une polémique et on l'interviewerait pendant trois heures à Radio-Québec avec des reprises le matin. Peut-être qu'il y aurait aussi une carte géographique et des diapositives d'Alexandrie. Mais s'il avait vraiment des choses à dire aux gens d'ici, il n'avait qu'à écrire une longue lettre au Devoir. Et puis si sa longue lettre ils ne la publiaient pas, il achèterait une page entière et leur dirait que leurs oreilles de Christ il ne les aimait pas, que lui du lard tout cru il n'en mangeait pas même s'il n'était pas un Juif orthodoxe, qu'il les trouvait bien étranges, bien plus étranges qu'on ne lui avait fait croire qu'il était et qu'il n'avait jamais vu du monde mettre sur du lard frit de la mélasse, YirrKh...pourquoi de la mélasse par dessus tout ça ? pour dissimuler le goût ? 

Il leur dirait aussi qu'il les trouvait bien irrespectueux face à la mort. Que les morts ça ne s'exposait pas. Puis qu'on ne parlait pas de toutes sortes de choses SAUF du mort, alors que c'était lui le plus important, il leur dirait que c'était bien barbare que de boire de la bière après un enterrement et d'ignorer ainsi la mort, c'était même insultant à son endroit, comme si on voulait oublier que la mort est une déchirure, un craquement du tonnerre, une saloperie.

C'était vraiment impossible de faire partie des gens d'ici, ils étaient bien trop différents. Même si d'autres venus d'Afrique noire ou d'Haïti avaient pu se fondre au pays. Peut-être était-ce l'avantage de la couleur qui n'était pas en demi-teinte comme celle des Egyptiens mais franchement noire et puis les Noirs c'étaient des opprimés chrétiens, mais un Juif égyptien c'était plus compliqué, c'était même un embarras, c'était comme si on lui reprochait de s'être trompé de pays, de ne pas s'être intégré aux Anglais. Si au moins il était Noir, un prêtre blanc l'aurait certainement parrainé pour venir au Canada, peut-être que c'aurait été le père Lévesque, puis une fois ici il aurait été son père spirituel. Il ajouterait tout de suite après son nom barbare dans une phrase quelque part "le père Lévesque" et tout le monde le comprendrait, ce serait comme s'il venait d’Abitibi ou du Lac Saint-Jean. Et ce serait certainement un mot de passe, on lui ouvrirait les portes de Radio-Canada, il deviendrait l'assistant de Pierre Nadeau et il réaliserait des films avec Jean-Claude Lord. C'était bien emmerdant tout ça. N'être pas d'ici et en plus n'être pas venu de la bonne place. Si au moins il était Noir, il pourrait facilement devenir un Canadien français et il ne regretterait pas aujourd'hui de n'être pas allé à Toronto.

C'est qu'ici les différences étaient marquantes. Elles s'inscrivaient dans le geste et la parole. Les gens d'ici devaient certainement venir au monde avec cet accent puisqu'aucune école de langue ne l'enseignait, c'était presque du chiac, on en avait si honte qu'on en riait, c'était la risée lorsque Maurice essayait de parler comme eux, et puis effouaré, cela n'avait rien de drôle, c'était donc parce qu'il n'avait pas l'accent, un mot aussi simple que "FAIT" (je fais, tu fais, il fait, c'est vrai que ça ne s'écrivait pas) ne sortait pas aussi facilement et ne correspondait pas du tout à la prononciation d'ici.

Maurice avait beau essayer : fé, fà, fââii ? Non ça ne venait pas, peut-être avec le temps. S'il était né au Manitoba, on comprendrait... Et en plus il y avait le geste qui était inné, comme cette façon mi-paresseuse, mi-stoïque de lever le menton lorsqu'on leur posait une question qui n'avait pas été comprise.


C'est qu'en plus ils étaient des gens durs, ils ne pleuraient jamais, pas même aux funérailles, leurs femmes non plus. A moins qu'elles ne se cachaient. En tout cas elles le dissimulaient bien. Et leurs hommes aussi. Quelle maudite carapace ou était-ce cette muette fierté qui érigeait entre eux et Maurice ce  mur infranchissable, les rendait pour lui indifférents, insensibles,inaccessibles ? A de tels moments il ne pouvait s'empêcher de penser à certaines toiles de Velasquez et particulièrement — était-ce une coïncidence— à celle du Porteur d'Eau de Séville, au menton tranchant, dur comme fer, mais dont les traits révélaient bien la force de caractère, un caractère impassible, stoï'que, imperturbable et peut-être aussi intransigeant,certainement "cool" en tout cas, pas comme les Orientaux qui s'excitaient facilement, s'emportaient pour un rien, dont les émotions, amour, haine ou colère se lisaient sur leur visage, ce n'était pas pour rien qu'il n'y avait pas de Premier Ministre oriental en Israël, on ne pouvait pas compter sur eux, ils étaient sanguins, colériques, comme les Mexicains dans les films de Sergio Leone.

 

 Fichier:El aguador de Sevilla, by Diego Velázquez.jpg

 

Les gens d'ici c'étaient donc des gens avec du caractère, des gens qui savaient ce qu'ils voulaient, mais qui n'en parlaient pas, certainement pas à des barbares orientaux. Et puis le Porteur d'Eau, dans cette toile de Velasquez, offrait de l'eau dans une grande coupe en verre, le geste digne,la tête à peine baissée pour offrir le verre, le corps droit, très droit, et très grand. C'était typique de la fierté des gens d'ici, des gens qui aimaient souffrir en silence et ne racontaient jamais leurs malheurs. Ah les maudits Occidentaux, ils ne pourraient jamais vivre en Egypte, là où tout se racontait surtout les malchances. (Hé madame chose, comment va votre fils en Amérique ? Ah mon Dieu ne me parlez pas de lui, il s'est marié à une Canadienne le malheureux, il ne connaît plus l'arabe, il a même oublié ses origines, il ne m'écrit plus, et mon arthrite me tue, je n'arrive plus à marcher, hier en allant au marché, j'ai trébuché, dévalé les escaliers, regardez mon genou.) C'est pourquoi ici on ne racontait que les bonnes choses, les gens détournaient le regard, la tête, l'attention si on ne respectait pas cette règle,c'était une question de fierté, on ne voulait rien savoir. Et parmi leurs poètes il y en avait qui payaient cher cette liberté, ils la payaient de leur vie, ils avaient une tradition du suicide Sylvain Garneau-Gauvreau-Aquin. C'est ça,il les accuserait de tuer leurs prophètes, tout le monde lisait Le Devoir, on le lirait, on comprendrait. Il les accuserait d'être trop fiers, il leur demanderait d'oublier leur fierté, de parler de leurs malheurs juste pendant quelques jours, le temps de régler tout ça, puis lui aussi il arborerait cette figure de plâtre, parce qu'après tout au fin fond de lui-même, il les enviait et ne désirait qu'une chose : apprendre à devenir aussi impassible qu'eux. Mais entre-temps comme en écoutant un Late Late Show avant de se coucher il pouvait se permettre de rêver qu'il monterait sur une colline, quelque part de très haut surplombant les champs de bleuets du Lac Saint-Jean et qu'il crierait très fort : Québec je t'aime. Ou bien il ferait beaucoup d'argent et il louerait plusieurs avions qui comme des comètes traîneraient dans le ciel de longues banderoles colorées qui diraient : Maurice Ben Haïm aime le Québec, O.K.?

Le Temps Fou, juin-juillet-août 1979, p. 54 - 58. ISSN 0705-694X

Mis en ligne le 2 janvier 2013

Voir aussi :

Le Départ d'Égypte, Alexandrie, ma ville-mère, Back to Egypt.



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