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Mémoire et histoire québécoise : habitons-nous le même espace ?

par Victor Teboul
Ph.D. (Université de Montréal)

Texte légèrement remanié en mai 2011 de l'extrait de ma conférence prononcée au Congrès annuel de l'Institut d'histoire de l'Amérique française, le 23 octobre 1982, à l’Université du Québec à Montréal et publié dans Le Devoir, le 5 novembre 1982, p. 7.

Dans quelle mesure les choses ont-elles changé ? – Écrivez-moi et je publierai votre réponse, si vous le souhaitez.

 

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NOUS qui habitons tous au Québec, habitons-nous tous le même espace idéologique ? On peut trouver certains éléments de réponse dans ce qu’affirme le philosophe québécois Jacques Grand'Maison à propos de la naissance de l'idéal américain par rapport à l'idéal canadien. L'Amérique, dit-il, contrairement au Canada, est née d'une révolution. Ici «notre histoire est à l'inverse de cette expérience. Les loyalistes anglais ont refusé la révolution américaine. Notre chrétienté québécoise a rejeté la révolution française». (1)

Nous verrons comment cette caractéristique du refus sera une constante significative dans la conscience collective des Canadiens français. Mais retenons déjà dans l'énonce de Grand'Maison l'emploi d'un possessif qui désigne une histoire particulière étroitement liée à celle d'une religion précise. Il est évident que cette histoire ne me concerne pas — que je sois Juif, Amérindien, Inuit ou autre. Je ne peux par conséquent m'approprier ce possessif et parler de «notre histoire» ou de «mon histoire».

Cette question du possessif m'a amené à un jeu intéressant. Dans ma rue vivent des Montréalais de différentes origines, on parle donc de notre rue, notre quartier, notre parc, notre ville. On pourrait même, lorsque le Parti québécois est au pouvoir à Québec, parler de notre gouvernement, même si la version nationaliste de l’histoire du Québec de cette formation ne correspond pas à celle d’une proportion non–négligeable de la population québécoise. Mais peut-on parler de notre histoire, en parlant de l’histoire du Québec, alors que nous n’avons pas les mêmes souvenirs ?

En fait, pouvons-nous nous identifier aux mêmes mythes ?

L'histoire des nations est souvent jalonnée, on le sait, de moments mobilisateurs, de luttes gagnées et de victoires acquises. Que l'on pense à la Révolution française ou américaine ou à l'épopée économique et sociale de l'Ouest canadien au tournant du siècle.

Quels sont les acquis québécois auxquels un Québécois d'une autre origine que canadienne-française peut s'identifier ? En d'autres mots, quels sont les mythes fondateurs de la nation québécoise ? Si l'on fait le bilan des grands moments mobilisateurs de l'histoire moderne du Québec, que découvre-t-on ? Une Révolte — celle des Patriotes de 1837 - 1838 — deux Crises de la Conscription et une Crise d'octobre. On pourrait caractériser tous ces moments mobilisateurs comme des actes de refus. Refus d'une autorité existante, refus des guerres, refus des mesures de guerre votées par le Parlement fédéral en octobre 1970. Bref, des mouvements qui n'aboutissent pas ou mieux, des révolutions avortées.

Or, comment puis-je moi m'identifier à certains de ces courants mobilisateurs ? Comment sympathiser, par exemple, avec ceux qui refusaient la Conscription de 1942, alors que l’on sait ce que fut la Deuxième guerre mondiale ? Comment adhérer à une lecture empathique et nationaliste de cette période de l'histoire du Québec? Cette adhésion est pourtant spontanée pour ceux qui ont besoin de ces moments mobilisateurs, de ces mythes fondateurs de la conscience nationale, pour produire des oeuvres culturelles. Je pense ici au cinéaste Clément Perron et à son film, Partis pour la gloire, qui projette une image complaisante de ceux qui fuyaient la Conscription.

Que 55,000 volontaires canadiens-français aient été combattre le fascisme et le nazisme en Europe ne semble pas avoir marqué notre production culturelle. Cette attitude de refus — caractéristique d'une mentalité de conservation — qui se manifeste tout au long de l'histoire du Québec se retrouve aussi, mais à un niveau plus diffus, dans les perceptions qui ont longtemps prévalu à l'égard de certains phénomènes nord-américains. La perception positive que l'on a fini par adopter à l'égard du phénomène de l'immigration, par exemple, est une chose récente au Québec. On sait, par exemple, comment l'émigration des Canadiens français vers les Etats-Unis était mal perçue par l'idéologie dominante au Québec qui voyait là un drainage de ses propres ressources humaines au bénéfice du capital américain.

Inversement, l'envahissement du Québec par l'immigration a été un souci sinon un traumatisme certain depuis le fameux Rapport Durham. Le phénomène migratoire n'a été admis au plan de la conscience collective canadienne-française que depuis très récemment.

Il me semble, pour ma part, que l'on ne peut pas ne pas tenir compte des antécédents idéologiques spécifiques des communautés culturelles et des raisons d'être de leur installation ici. On ne peut ignorer, non plus, leurs attentes. Leur fuite, pour plusieurs d'entre elles, des nationalismes exacerbés et des fascismes de toutes sortes, m'apparaît les prédisposer vers une certaine idée de l'Amérique dont fait aussi partie le Québec.

En règle générale, il faudrait encourager et concrétiser les liens d'appartenance et en ce sens accorder une signification élargie, plus englobante, à l’idée du Patrimoine. Une vieille synagogue fait autant partie du patrimoine québécois qu'une vieille église restaurée. Combien de plaques à Montréal, Québec, Trois-Rivières ou Sherbrooke signalent au passant — ou à l'étudiant — l'importance qu'a eue dans le passé tel édifice pour telle communauté? L'édifice de l'ancienne bibliothèque juive au coin des rues Esplanade et Mont-Royal a longtemps été un centre culturel important de la Communauté qui à l'époque habitait ce quartier. Mais aujourd'hui aucune inscription n'indique l'importance qu'avait cet édifice pour une des plus vieilles communautés culturelles québécoises.

C'est vers un sens commun de l'histoire que devraient converger tous les Québécois quelle que soit leur origine et il importe que dans notre vécu quotidien, cette histoire soit actualisée de manière visible pour que l'espace soit enfin collectivement et véritablement le nôtre.

(1). LE DEVOIR, 8 juillet 1982.

Texte légèrement remanié en mai 2011 de l'extrait de ma conférence prononcée au Congrès annuel de l'Institut d'histoire de l'Amérique française, le 23 octobre 1982, à l’Université du Québec à Montréal. Il fut publié dans Le Devoir, le 5 novembre 1982, sous le titre « Habitons-nous tous le même espace idéologique», p. 7.



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