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JONATHAN ou l'ouverture à l'Autre

par Victor Teboul
Ph.D. (Université de Montréal)

Texte publié dans 50 ans Ensemble, Le Livre Sépharade, 1959 – 2009, publication parue à l’occasion des célébrations marquant le Cinquantenaire de la présence sépharade au Québec, éd. Communauté sépharade unifiée du Québec, 2009, pp. 190 – 192.

Publier une revue juive de langue française s’adressant d’abord au public québécois et vendue dans les kiosques des grands centres du Québec, tel était le défi de la revue JONATHAN que j’ai fondée en 1981, lors de ma nomination au poste de directeur du chapitre montréalais du Comité Canada-Israël (1), chapitre qui adoptera, la même année, le nom de Comité Québec-Israël.

JONATHAN avait comme mandat de faire connaître la diversité autant de la société israélienne que québécoise, tout en rendant compte des multiples facettes de l’identité juive.

J’avais publié quatre ans plus tôt l’essai Mythe et images du Juif au Québec, dans lequel je déplorais la perception monolithique qui prédominait alors dans la littérature et les médias québécois sur les Juifs et Israël, et je m’étais fixé comme objectif de faire connaître une autre réalité au public. C’est dans cet esprit que je proposai à la radio de Radio-Canada une série de quatorze émissions sur les Juifs du Québec, série que j’ai préparée et animée en 1982 (2), et à laquelle participèrent plusieurs personnalités québécoises, dont le premier ministre du Québec, M. René Lévesque, qui m’accorda un entretien d’une heure (3).

Ma nomination au sein du Comité Québec-Israël, en tant que directeur de l’organisme et éditeur de JONATHAN, répondait ainsi à mes objectifs. Rappelons que j’avais proposé le nom de la revue JONATHAN en souvenir du colonel Jonathan Netanyahu, le frère de l’actuel premier ministre d’Israël, qui commanda le raid d’Entebbe au cours duquel il perdit la vie (4). M. Benjamin Netanyahu, alors chef de mission adjoint à l’ambassade d’Israël à Washington, reçut avec émotion des exemplaires reliés de la revue, lors d’une réception privée qui eut lieu à Montréal, en 1984.

La revue fut au cœur de plusieurs débats qui animèrent la société québécoise, notamment lors de la guerre du Liban de 1982. En plus de publier huit numéros par année et d’ouvrir ses pages aux écrivains et artistes du Québec, JONATHAN participa à plusieurs activités au sein de la scène culturelle québécoise et permit à plusieurs jeunes journalistes et chercheurs de publier leurs premiers textes.

On découvrit avec bonheur que plusieurs Québécois « pure laine » étaient des passionnés de la culture juive et d’Israël, et que certains même maniaient avec dextérité la langue yiddish. Cet intérêt se manifesta dans les articles que nous publiions, comme celui de Pierre Anctil, qui relatait, dans un des premiers numéros de JONATHAN, alors qu’il était chargé de recherche à l’Institut québécois de recherche sur la culture, sa découverte de la communauté juive … de New York (5).

JONATHAN fut partie intégrante du milieu culturel québécois et c’était là un de ses objectifs, car comment pouvait-on comprendre l’attachement à l’État d’Israël, sans tenir compte du fait que la communauté juive du Québec, de par son histoire bicentenaire, appartenait aussi à la société québécoise ?

En tant que directeur de la revue, je participai ainsi, en mars 1982, à la première Semaine interculturelle qui eut lieu à Montréal sous les auspices de l’Union nationale des écrivains québécois et dont un des événements marquants fut une table ronde qui réunit, entre autres écrivains, Pan Bouyoucas, Marco Micone et moi-même.

JONATHAN fut, par ailleurs, à l’origine de plusieurs échanges entre le monde culturel et syndical québécois et divers secteurs de la société israélienne. C’est son esprit d’indépendance, pas toujours facile à défendre faut-il avouer, qui permit à la revue, au cours de ses cinq années d’existence, d’être un lieu dynamique qui lui attira plusieurs milliers de sympathisants et lecteurs québécois dont le poète et ministre Gérald Godin.

C’est dans cet esprit que, durant la guerre du Liban de 1982, la revue invita des journalistes et des intellectuels israéliens, lesquels, sans défendre le point de vue officiel des autorités israéliennes, purent apporter un éclairage de première main sur le conflit en participant à des débats dans les médias québécois et dans les universités.

Grâce à JONATHAN et au Comité Québec-Israël, dont j’étais également un des fondateurs, plusieurs intellectuels québécois purent visiter Israël et nouer des liens avec leurs vis-à-vis israéliens. Ils découvraient ainsi la diversité israélienne ainsi que l’esprit critique -inégalé même en Occident- si caractéristique de ce pays du Moyen-Orient.

J’ai été heureux de pouvoir contribuer à faire connaître cette dimension, pas toujours assez connue d’Israël, en préparant notamment le voyage de l’écrivain indépendantiste Pierre Bourgault que je rencontrai à quelques reprises avant son départ.

Bourgault, faut-il le rappeler, avait la réputation dans la communauté de ne pas être très tendre à l’égard d’Israël et des Juifs anglophones du Québec. Il faut dire aussi qu’au Québec, la réalité israélienne était perçue à travers un prisme anglo-américain, et peu d’intellectuels québécois connaissaient la part importante que jouait Israël dans la pensée des écrivains et des cinéastes juifs de langue française tels qu’Albert Memmi ou Claude Lanzmann, au point même de nourrir leur réflexion.

Au cours de son voyage, Bourgault fut carrément impressionné par la société israélienne. C’est dans sa chronique du quotidien The Gazette qu’il fit part de ses impressions, et de manière retentissante, comme seul Bourgault pouvait le faire :

« Personne ne m’a jamais suggéré, même de la manière la plus subtile, que je puisse être antisémite parce que j’étais en désaccord avec quelque chose ou quelqu’un, écrivait-il au sujet des rencontres qu’il fit en Israël. Personne n’a jamais tenté de me culpabiliser à cause des drames vécus par les Juifs depuis des siècles ou des problèmes qui assaillent aujourd’hui les Israéliens.

(…)

J’ai été témoin de scènes, écrivait-il aussi, où des Juifs ont critiqué d’autres Juifs en présence d’un non-juif. C’était là un spectacle rafraîchissant. Les Israéliens sont le meilleur remède contre l’antisémitisme. Ils sont à la fois ouverts et généreux, fiers et fragiles, unis sur les principes, mais divisés devant les méthodes (…) sublimes et ordinaires. Bref, ils sont ce qu’ils sont. » (6)

D’autres écrivains et chercheurs québécois ont pu aussi découvrir Israël grâce à JONATHAN, dont Jacques Renaud, Michel Morin, Fernand Harvey. Et plusieurs Israéliens ont pu, à leur tour, intervenir dans des débats au Québec, dont les journalistes Jacques Pinto, Emmanuel Halperin ou Shmuel Segev.

JONATHAN s’est inscrit dans l’esprit de la première moitié des années 1980, alors que le gouvernement québécois avait nommé un écrivain - le poète Gérald Godin - à la tête du ministère des Communautés culturelles et de l’Immigration du Québec, et que la société québécoise vibrait au son des premières rencontres interculturelles.

J’effectuai moi-même de nombreux voyages en Israël au cours desquels j’ai eu le plaisir d’interviewer plusieurs personnalités juives et arabes, ainsi que des Israéliens non-juifs, qui avaient choisi de s’y établir, dont le célèbre père Dubois.

Je quittai JONATHAN en 1986 et me lançai dans la préparation d’une autre série d’émissions radiophoniques qui portait, elle, sur les 40 ans d’Israël (7).

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Texte publié dans 50 ans Ensemble, Le Livre Sépharade, 1959 – 2009, publication parue à l’occasion des célébrations marquant le Cinquantenaire de la présence sépharade au Québec, éd. Communauté sépharade unifiée du Québec, 2009, pp. 190 – 192.

Notes

(1) Originaire d’Alexandrie, en Égypte, Victor Teboul est arrivé au Québec en 1963. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont le roman La Lente découverte de l’étrangeté, qui a pour cadre l’expulsion des Juifs d’Égypte en 1956. Il est présentement le directeur du magazine en ligne Tolerance.ca www.tolerance.ca, qu’il a fondé en 2002. Site web personnel : www.victorteboul.com

(2) La communauté juive du Québec, série de quatorze émissions radiophoniques, diffusées sur la chaîne culturelle de Radio-Canada du 1er mars au 31 mai 1982. (Disponible à la Société Radio-Canada et à la Bibliothèque publique juive de Montréal.)

(3) Entretien reproduit intégralement dans Victor Teboul, René Lévesque et la communauté juive, éditions Les Intouchables, 2001.

(4) Victor Teboul, «Pourquoi JONATHAN », JONATHAN, octobre 1981, pp. 2-3.

(5) Pierre Anctil, «Aimer New York pour connaître les Juifs», JONATHAN, décembre 1981, pp. 17-19.

(6) Pierre Bourgault, «Wonderful to be non-Jew in Israel», The GAZETTE, 23 juin 1984. La traduction en version française de l’article fut publiée dans JONATHAN, «Pierre Bourgault découvre Israël», septembre 1984, No 22, p.3.

(7) Israël à 40 ans, série de treize émissions radiophoniques diffusées sur la chaîne culturelle de Radio-Canada, du 28 mars au 25 juin 1988. Parmi les invités de la série, signalons la présence d’Élie Barnavi, d’Abba Eban, d’Annie Kriegel et d’Albert Memmi. (Disponible à la Société Radio-Canada et à la Bibliothèque publique juive de Montréal.)

Images : Revue JONATHAN, dont Israël – 35 ans, avril-mai 1983, Numéro double, 12-13. Maquette et photo, crédits : Louise Leclerc.

© Victor Teboul, 2009
 



* En compagnie de Gérald Godin, poète et ministre au sein du gouvernement Lévesque, printemps 1981, lors d'une interview pour la revue Jonathan. Collection privée Victor Teboul.


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