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Un aperçu de deux de mes romans

Extrait de La lente découverte de l'étrangeté, (page 13.)
 

Alexandrie, 1950

Lorsque je suis trop agité et que je cours partout dans la maison, ma mère crie : « Basta ! » Elle veut dire : « Ça suffit ! » J'entends aussi : « Staï zito ! » Ça signifie : « Sois sage ! », « Sois silencieux ! » Ce sont les mots qu'elle emploie lorsqu'elle se fâche. Je ne sais pas encore à quelle langue ils appartiennent, mais je sais qu'ils expriment la réprobation. « Basta » sonne comme « bastonnade ». J'entends sa colère qui explose dans sa bouche et le sifflement produit par ses dents : « BBBAASSSTA ! » Si je n'obéis pas promptement, ma mère ferme sa main en coup de poing et elle se mord. Je sais alors qu'elle perd patience car je la contrarie.

Au repas, on me dit qu'il ne faut rien gaspiller, que je dois tout manger. Ce doit être inscrit dans les tables de la loi, car je pense à cet interdit : Ne jamais jeter du pain sans l'embrasser, c'est haram. « Haram » veut dire « péché ». Un mot très courant dans ma famille. Haram, ce n'est pas de l'apitoiement, c'est de la compassion, de la tendresse, on a presque envie de verser une larme en le prononçant. Toute vie a une âme, rouh. C'est le respect de cette âme qu'évoque le mot « haram »

Ce sont là des mots de ma maison.

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Que Dieu vous garde de l'homme silencieux quand il se met soudain à parler
, extrait tiré des pages 208 et 209.

En arrivant à l'édifice, on se tassait dans les ascenseurs, surpris de découvrir qu'il y eût autant de gens qui allaient bientôt recevoir la citoyenneté canadienne. On était habillé comme pour assister à un mariage. Tout le monde était sur son trente et un : des femmes en sari étaient venues avec leurs enfants; les hommes, tous en complet, portaient une fleur à la boutonnière. On était assis par rangées, sur des chaises en cuir bleu, au dernier étage de cet immeuble de la Cour de la citoyenneté. On attendait sagement le juge qui allait s'asseoir sur l'estrade devant le portrait souriant et aimable de la reine d'Angleterre, le front ceint d'un diadème, une écharpe en bandoulière sur le devant du corps. Au loin, on pouvait voir le fleuve et se remémorer chacun sa propre traversée.

Dans cette même salle, quelques mois plus tôt, le juge avait posé bien des questions. Marie et Haïm Ben Haïm avaient eu envie de lui confier tout ce qu'on leur avait dit sur le Canada. Voici, enfin, quelqu'un d'important qui voulait connaître leur avis sur ce pays.
- Connaissez-vous l'histoire du Canada? demandait-il.

Aurait-on osé lui avouer qu'on avait choisi le Canada parce que, justement, c'était un pays sans histoire? Se serait-il fâché, aurait-il été insulté? Et Haïm, en vrai commerçant, toujours familier avec de parfaits étrangers dès qu'on lui posait une question, avait commencé sa réponse par une longue tirade pour faire part au juge de tout ce qu'on lui avait dit sur ce pays.
- Votre Honneur, avait-il commencé.

Emphatique comme s'il s'adressait à un magistrat du tribunal mixte d'Alexandrie, il semblait vouloir parler au nom de tous ceux qui étaient assis dans la salle.
- Nous avons parcouru tant de continents, vu tant de gens s'entre-déchirer, que nous en sommes venus à la conclusion, qu'un pays sans histoire est un pays heureux. Aussi sommes-nous en train de nous demander si nous ne sommes pas trompés de pays, parce que, depuis que le Canada a son drapeau à la feuille d'érable rouge...

Tout le monde riait dans la salle et le juge, embarrassé par cette réponse inattendue, lui avait coupé la parole :
- Correc', correc' monsieur Benhame. Au suivant, avait-il dit en cherchant des yeux d'autres futurs Canadiens.

Il valait mieux ne pas ouvrir un débat, ici, dans une cour fédérale.
- Qui est Georges-Étienne Cartier? demandait ensuite le juge à un jeune couple portugais qui s'était assis à la place des Ben Haïm.
- Il a découvert le Canada, récitaient-ils en chœur, souriants.
- Non, c'est pas lui, c'est un autre, répondait le juge, comme l'animateur d'un jeu à la télévision qui vous accordait toujours une autre chance, même si vous n'aviez pas la bonne réponse du premier coup.


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